Chapitre 1 — La Tour des Divins
1. Le Grand Arbre
Le regard perçant. Immobile. Sans un frémissement.
Des pupilles en forme de soleil ; un corps de forme humaine, mais tout entier revêtu d'une pellicule d'artifice divin.
Il observait cet arbre. Ce grand arbre.
Les insectes qui en arpentaient l'écorce. Les fourmis qui y grimpaient, puis en redescendaient, inlassables. Les oiseaux qui s'y posaient — le temps d'y voler un fruit — avant de reprendre leur envol.
Quand, soudain, un être apparut derrière un être qui lui ressemblait.
— Je te trouve enfin, dit le Voyageur. Tu es à la fois si difficile, et si facile à trouver.
L'autre ne répondit rien. Il se contentait d'observer.
— Nous avons une affaire de grande importance, reprit le Voyageur. L'Empereur Éternel requiert ta présence, Savant.
Sans se retourner, le Savant répondit enfin.
— Encore une autre.
— Pendant que tu passais tes millénaires à observer la nature, le Miasme a repris du terrain. Nous devons prendre des mesures.
— Voyageur, dit le Savant.
Il se retourna.
— Tu sais aussi bien que moi que je ne possède aucune puissance utile à ce genre de mission. L'Empereur Éternel et la Sainte peuvent, à eux seuls, en venir à bout.
— Je n'y peux rien. Je ne suis pas le mandataire de cette requête. Donne-moi ta main — nous devons partir. Tu es le dernier sur la liste.
Le Savant lui tendit la main.
Et, subtilement, ils se retrouvèrent ailleurs.
2. La Cité de Cora
La cité de Cora, sur le continent de Tare.
En son centre se dressait une tour — une tour immense, que l'on nommait la Tour des Divins.
Autour d'elle, la foule s'affolait, mais l'accès en était scellé, gardé par les adeptes et les serviteurs directs des divins.
La tour comptait de nombreux étages. Le Voyageur et le Savant se rendirent à celui de l'arène, où se tenaient déjà les cinq cent cinquante-trois autres divins, installés en gradins. Au centre, cinq divins primordiaux se tenaient debout, tels des juges.
Lorsque le Savant et le Voyageur eurent pris place, et que tous furent enfin présents, l'Empereur Éternel se leva, et prit la parole.
— Merci à tous, chers confrères, d'avoir répondu à l'appel.
— Je vous ai réunis ici car la situation s'est aggravée. Alors que nous pensions avoir vaincu le mal, celui-ci sévissait sous nos pieds. Le Miasme s'est répandu sans que nous le sachions — sous les mers, sous les terres. Les racines du monde en ont été touchées. Hier encore, nous vivions dans l'ignorance. Mais ce matin, un phénomène a attiré notre attention, et nous a permis de découvrir ce qui se trame. Je laisse donc la parole à la Sainte, qui fut la première informée.
— L'un de mes fidèles — un mineur — avait disparu depuis une semaine, dit la Sainte. Les siens l'ont recherché dans les galeries des mines, et l'ont retrouvé, contaminé par le Miasme. Par chance, l'un de mes adeptes, présent sur place, a pu le purifier. Mais il a assisté, ce faisant, à un spectacle d'horreur : le Miasme se répandait dans les cavités — chaque recoin, chaque faille.
Des murmures parcoururent les tribunes.
3. L'Avis des Divins
— Y a-t-il déjà beaucoup de victimes ? demanda l'Amour.
— Nous devons agir vite, avant que cela ne continue, dit le Héros.
Le Savant, lui, observait sans mot dire, le regard fixe.
Son voisin se tourna vers lui.
— Tu n'as pas l'air de t'en inquiéter, dit le Maître des Pouvoirs. Comme toujours.
— Je n'en vois pas l'urgence, répondit le Savant. Ce n'est pas la première fois qu'une telle situation se produit.
— C'est vrai. Mais ne crains-tu pas pour la vie de tes adeptes ?
— Je n'en ai pas.
L'Empereur Éternel reprit alors la parole, répondant un à un aux inquiétudes des divins.
— Pour l'heure, nous ne pouvons dresser de bilan. Mais nous devons agir. Stratège, as-tu une proposition ?
— Je propose, dit le Stratège, que l'on localise d'abord toutes les zones touchées. Il nous faudra mobiliser toutes nos ressources — et surtout, que le Pluriel soit celui qui s'implique le plus dans cette recherche. Une copie de lui accompagnera chaque groupe. Le Voyageur, lui, attendra son signal. À chaque localisation, il faudra purifier la zone — grâce à la Sainte, ou au Purificateur. Pour les zones les plus vastes, votre aide sera requise, Empereur Éternel.
— Prémoniteur, dit l'Empereur Éternel. Qu'en penses-tu ?
— C'est étrange, dit le Prémoniteur.
— Quoi donc ?
— Je le dirai plus tard. Mais sinon — disons que c'est la meilleure solution.
Face à cette réponse, un doute s'insinua parmi les divins.
— Il s'agit là, en effet, de la meilleure solution, trancha l'Empereur Éternel. Pluriel — crée un double de toi pour chaque divin, pour chaque adepte. Qu'on cherche, qu'on repère les zones...
4. Le Départ du Savant
Tandis que l'Empereur Éternel donnait ses instructions, le Savant remarqua que le Prémoniteur le fixait — avant de détourner le regard.
Puis chacun se retira.
— Que comptes-tu faire ? demanda le Maître des Pouvoirs.
— Vaquer à mes affaires, répondit le Savant.
— Nous devons mener des recherches.
— Je ne possède, pour seul pouvoir, que ma mémoire — et ce corps divin. Je n'ai rien de spécial, contrairement à vous autres. La seule chose à laquelle je pourrais servir, ce serait de me faire piéger, comme la dernière fois — quand tu m'as sauvé. Tu ferais mieux de t'y mettre. Le temps presse.
Et le Savant partit, sans attendre qu'on lui accordât une extension du Pluriel.
Resté seul, le Maître des Pouvoirs murmura, pour lui-même :
— Je ne t'ai pourtant jamais sauvé.