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Scènes (6)

Chapitre 1 — L'Ombre du Front

1. L'Atelier des Machines

Le grincement aigu des tramways résonnait au loin. Les cloches du matin tintaient à travers la cité industrielle.

Puis, dans l'immense hangar aux charpentes d'acier, un coup de sifflet strident retentit. Aussitôt, l'agitation des ouvriers se figea.

C'est alors qu'elle fit son entrée.

Une machine colossale. Arborant la silhouette nostalgique des anciens trains à vapeur. Mais glissant avec une précision mécanique parfaite — presque irréelle.

— L'O0... j'aimerais tant la conduire un jour, soupira Sem, l'un des mécaniciens, les yeux pleins d'admiration.

À ses côtés, le jeune homme ne réagit pas. Son regard restait rivé sur la structure massive du convoi, qui achevait de s'immobiliser dans un souffle de vapeur.

La porte principale s'ouvrit dans un chuintement métallique. Un homme en descendit. Sa longue chevelure d'un blanc pur tranchait avec l'élégance de ses vêtements d'apparat.

Un responsable se précipita à sa rencontre. Il s'inclina avec déférence.

— Bon retour parmi nous, Marquis Panzel. Nous prions pour que nos héros partis au combat nous rapportent enfin la paix.

— Nous prions également la Sainte Lumea pour cela, répondit le marquis d'un ton solennel.

Il se tourna vers la foule des travailleurs rassemblés dans l'atelier. Sa voix s'éleva.

— Chers amis ! Je sais que certains d'entre vous se sentent découragés à l'idée de voir leurs proches partir pour le front. Je sais combien le désespoir peut vous gagner face à cette guerre interminable. Mais ne baissons pas les bras ! C'est dans les moments les plus sombres que nous devons prouver que notre combat n'est pas vain.

Une vague d'applaudissements chaleureux parcourut le hangar.

Seul le jeune homme resta immobile. Les bras ballants. Le regard vide. Sans même un battement de cils.

Peu à peu, la foule se dispersa. Chacun reprit ses outils.

Sem s'approcha de nouveau de son coéquipier.

— Tu n'as pas l'air de bonne humeur aujourd'hui, Ida.

Ida ne répondit pas et poursuivit son travail en silence.

— De toute façon, t'es jamais de bonne humeur, grommela Sem avec un brin d'affection.

Soudain, le terminal fixé au poignet d'Ida émit une vibration stridente. Il jeta un coup d'œil à l'écran phosphorescent.

Un message venait de tomber sur le canal de groupe.

« Rendez-vous chez Natt, 20h. »

2. Simulation Tactique

Pendant ce temps, ailleurs, la situation était d'une violence inouïe.

Les détonateurs crachaient le feu. Le sol tremblait sous les rafales et les tirs automatiques. Une escouade de soldats luttait frénétiquement contre un essaim de créatures cauchemardesques.

— Ils nous encerclent ! hurla l'officier Slruich en rechargeant son arme.

— Ressaisissez-vous, soldat ! ordonna le général Merch d'une voix saccadée. Nous ne sommes qu'à quelques mètres de la reine ! Si nous la neutralisons, la victoire est à nous ! Soldat Rize, couvrez-nous par la gauche ! Soldat Feri, assurez nos arrières !

Mais Feri n'entendit même pas l'ordre. Ses yeux étaient rivés sur la reine monstrueuse au centre de la mêlée. Il repéra une ouverture ténue dans le rang ennemi.

— Il y a une brèche ! s'écria-t-il.

Sans réfléchir, il bondit hors de sa position de couverture et s'élança à découvert.

— Soldat Feri, revenez ici tout de suite ! rugit le général Merch.

Feri courait à toutes jambes au milieu des projectiles et du chaos, fendant le champ de bataille vers le cœur du nid.

Soudain, une créature jaillit sur son flanc.

Le choc le projeta violemment au sol.

La bête se redressa aussitôt au-dessus de lui. Crocs acérés. Prêts à l'achever.

Mais une volée de tirs précis lui pulvérisa la tête avant qu'elle n'ait pu frapper.

Une silhouette en armure vint se poster majestueusement devant le jeune soldat à terre.

— Reste derrière moi ! ordonna Karibudi sans se retourner.

— Je peux gérer... tenta de protester Feri en se relevant péniblement.

— Tu ne gères rien du tout !

Dans un enchaînement parfait, Karibudi fit pivoter son arme et abattit plusieurs créatures, chacune d'un tir unique et dévastateur en pleine tête. Fendant la nuée monstrueuse, elle ouvrit un couloir sanglant jusqu'à la souveraine de la colonie.

Cette percée fulgurante redonna l'avantage à toute l'unité.

— Chargez ! ordonna le général Merch.

Les soldats s'élancèrent en masse dans la brèche. Karibudi atteignit la reine en premier et lui porta le coup de grâce.

Instantanément, toute la horde se figea. Comme frappée de mort.

— HOURRA ! hurlèrent les soldats en levant leurs armes.

C'est alors qu'une voix synthétique et impersonnelle résonna dans tout l'espace :

[Système d'Évaluation Militaire] Fin de la simulation. Résultat : Réussite de la troupe Axis.

Le paysage dévasté commença aussitôt à se désintégrer en une infinité de pixels holographiques. Laissant place à une vaste salle épurée et aveuglante de blancheur.

Tout en haut, derrière une baie vitrée surplombant l'arène, les évaluateurs observaient.

Le général Merch marcha d'un pas lourd vers Feri et l'intercepta avant qu'il ne rejoigne ses camarades.

— Les ordres sont les ordres, soldat. Quand on te donne une consigne, tu l'exécutes, c'est tout. Sache que sur un vrai champ de bataille, la moindre insubordination se paye cash avec la vie de tes compagnons.

— Désolé, mon général... murmura Feri, la tête basse.

— Je n'ai que faire de tes excuses. Les résultats de cet examen parleront d'eux-mêmes.

Sans un mot de plus, l'officier tourna les talons.

Karibudi s'approcha doucement de son ami.

— Hé... ça va ?

— J'ai encore tout foiré, soupira-t-il, désemparé.

— Ça va aller...

— Je l'espère.

Soudain, une vibration synchrone fit réagir leurs poignets. Sur l'écran de leurs terminaux, le même message venait d'apparaître :

« Rendez-vous chez Natt, 20h. »

3. Une Leçon de Courage

Dans la lumière tamisée d'une aile hospitalière, une infirmière ouvrit une vitrine médicale en verre. Elle en retira méticuleusement quelques flacons ainsi qu'une seringue stérile, puis prépara un mélange avec une grande dextérité.

Elle se tourna vers le petit garçon assis sur la table d'examen. Un sourire doux et réconfortant aux lèvres.

Mais l'enfant se recula, le visage crispé par l'inquiétude.

— Non... je veux pas !

— Dis-moi, comment tu t'appelles ? demanda l'infirmière d'une voix apaisante.

— John... je m'appelle John.

— Et moi, c'est Valérie. On va faire un jeu, John. Si tu ne pleures pas, je te promets une délicieuse sucette juste après, d'accord ?

— Oui... mais j'ai peur de la piqûre.

— Laisse-moi te raconter une histoire, John, reprit Valérie en se rapprochant doucement. Quand j'avais ton âge, ma mère m'a amenée à l'hôpital pour cette exacte même injection. Elle m'avait dit que grâce à elle, je deviendrais forte, et qu'un jour je serais une héroïne, comme mon père. Dis-moi, où sont tes parents ?

— Ils sont au front... C'est ma sœur qui s'occupe de moi.

— Et toi aussi, tu veux devenir un héros comme eux ?

— Oui ! répondit le petit garçon, une étincelle dans les yeux.

— Un héros doit être courageux et ne jamais se laisser impressionner. Regarde... c'est déjà fini !

Profitant de son inattention, Valérie avait administré le vaccin d'un geste d'une incroyable furtivité.

Elle sortit une sucette colorée de sa poche et la lui tendit avec un clin d'œil.

— Tu vois ? Après avoir fait preuve de courage, il y a toujours une récompense sucrée qui t'attend.

John attrapa le bonbon avec un grand sourire et rejoignit sa sœur qui l'attendait dans le couloir.

Alors qu'ils s'éloignaient, le bracelet de Valérie vibra à son tour.

« Rendez-vous chez Natt, 20h. »

4. La Soutenance d'Edd

À l'autre bout du complexe administratif, un jeune homme se tenait debout face à un jury. Trois hauts dignitaires, aux chevelures d'un blanc argenté et soyeux.

Il achevait la soutenance de ses travaux. Répondant avec assurance et précision aux questions techniques qui lui étaient posées.

Un bref échange de regards entre les examinateurs. Puis l'un d'eux prit la parole.

— Eh bien, c'est une très belle présentation. C'est validé. Monsieur Edd, vous êtes reçu.

Un soulagement discret se lisait sur le visage du jeune chercheur.

Une fois franchies les portes de la salle de conférence, Edd consulta son terminal et saisit rapidement un message à l'attention du canal de groupe :

« Rendez-vous chez Natt, 20h. »

Puis il prit le chemin de la sortie.

5. La Cité sous les Murs

La nuit s'était installée sur la cité.

Ida quitta l'enceinte du dépôt mécanique pour monter dans le tramway du soir. À mesure que le véhicule glissait le long des voies surélevées, un écran géant surplombant la place principale diffusait en boucle une annonce officielle :

[Propagande de la Reconquête — M20]

Il y a deux cents ans, le monde fut envahi par le miasme, contaminant toute forme de vie et donnant naissance aux Domos, qui exterminèrent la quasi-totalité de la population mondiale. Face à la fatalité, l'Impératrice Erina Aurelia Von Phonex érigea d'immenses remparts et fonda la Forteresse M20 pour préserver ce qu'il restait de l'humanité.

Aujourd'hui, retranchés derrière ces murs, des héros sont choisis pour reconquérir notre terre. Rejoignez l'armée ! Aidez les générations futures à bâtir un avenir meilleur. Devenez un héros — pour vous, pour vos familles, pour vos proches !

Ida fixait la vidéo sans le moindre cillement. Comme s'il l'avait déjà entendue des centaines de fois.

Son visage demeurait de marbre. Vide de toute émotion.

Il détourna le regard vers l'horizon, où se dressaient, titanesques, les murailles de la cité — des structures vertigineuses, hautes de plusieurs centaines de mètres.

Il poussa un long soupir.

Il descendit à la station centrale et se dirigea vers chez Natt, un restaurant chaleureux et toujours très fréquenté. Lorsqu'il poussa la porte, ses amis étaient déjà attablés au fond de la salle. Feri l'aperçut le premier et lui fit de grands signes :

— Par ici !

Ida s'avança et prit place parmi eux.

— Mais ne serait-ce pas notre cher Ida ? le taquina Karibudi.

— En retard, comme toujours ! ajouta Feri en riant.

— Laissez-le, défendit Valérie avec douceur. Il avait sûrement beaucoup de travail.

— Alors, c'est quoi l'excuse aujourd'hui ? demanda Edd avec un petit sourire.

Face à ses proches, le visage habituellement fermé d'Ida se détendit. Il esquissa un vrai sourire.

— J'avais du boulot.

— Comme tout le monde ! répliqua Feri.

— Bon, alors, c'est quoi la grande nouvelle ? demanda Ida.

Edd redressa son torse avec fierté.

— J'ai une grande annonce à vous faire... J'ai été accepté au centre de recherche bio-organique de M20 !

Karibudi et Valérie poussèrent un cri de joie unanime. Feri renchérit aussitôt :

— Wow, pas mal du tout ! T'assures, mon gars !

Karibudi se tourna vers Ida :

— Tu ne réagis pas ?

— Si, bien sûr. Je suis très content pour toi, Edd. Beau travail...

— Les efforts finissent toujours par payer, conclut Edd avec satisfaction.

Alors qu'ils trinquaient, une double vibration retentit. Feri et Karibudi attrapèrent simultanément leurs terminaux.

— Ce sont les résultats de l'examen pratique d'aujourd'hui, glissa Karibudi, le cœur battant.

— Alors, ça dit quoi ? s'enquit Valérie.

Karibudi parcourut le message du regard. Ses yeux s'écarquillèrent.

— J'ai... J'AI RÉUSSI ! s'écria-t-elle en se levant brutalement. J'irai au front dans un mois ! Je suis une héroïne ! J'ai été choisie !

Sa voix résonna dans tout le restaurant. Autour d'eux, plusieurs clients se mirent à l'applaudir et à la féliciter chaleureusement.

Feri, quant à lui, gardait les yeux fixés sur son propre écran. Sa voix s'étrangla légèrement lorsqu'il prit la parole :

— J'ai... j'ai échoué. Ils ont refusé mon départ pour le front... et m'ont transféré dans la garde rapprochée du Marquis Panzel.

— Oh... fit Karibudi, coupée dans son élan.

Un silence pesant s'installa autour de la table.

Feri s'empressa d'esquisser un grand sourire pour briser le malaise :

— Mais voyons le bon côté des choses ! Au moins, je pourrai fréquenter le quartier des nobles !

— On peut voir les choses de cette façon, concéda Edd.

— Arrêtez de déprimer à ma place, les gars ! De toute façon, à mes trente ans, je serai enrôlé automatiquement pour le front avec vous tous, et on ira rejoindre Karibudi. Disons juste que l'échéance est retardée !

Karibudi se pencha et le serra fort dans ses bras :

— Ça, c'est mon petit Feri. Tu sais toujours comment voir le verre à moitié plein.

— C'est bon, arrête... murmura-t-il, un peu embarrassé.

Pendant tout ce temps, Ida demeurait calme. Observant le groupe sans piper mot.

La soirée se poursuivit entre rires, boissons et célébrations des succès de chacun.

6. L'Infinie Nuit

À la fermeture de l'établissement, chacun prit sa direction.

Karibudi soutenait Feri, qui avait trop bu. Valérie s'éloignait vers son quartier.

Alors qu'Ida s'apprêtait à partir seul, Edd l'interpella :

— Tu pourrais au moins montrer un peu de joie, Ida.

Ida s'arrêta. Se retourna lentement.

— Je ne pense pas que ce soit quelque chose dont on doit se réjouir. Tu le sais mieux que moi : ceux qui sortent de cette cité ne rentrent jamais.

Edd baissa les yeux un instant.

— Je sais... Mais ils sont heureux, à leur façon. En tant qu'ami, tu pourrais au moins leur montrer ton soutien. Quoi qu'on dise, les choses sont déjà établies. Si tu continues comme ça, tu ne profiteras jamais de la vie. Karibudi sera bientôt déployée et on ne la reverra peut-être plus jamais. Fais-lui au moins cette faveur.

Edd lui tourna le dos et s'éloigna dans l'obscurité.

Ida resta seul.

Il marcha longuement à travers les rues désertes et sombres du secteur. Plongé dans ses pensées.

Il s'arrêta sous une lanterne éteinte et leva les yeux vers le ciel nocturne — étrangement lumineux pour une nuit sans lune.

— J'ai l'impression que je peux attraper le ciel... murmura-t-il doucement.

Puis, il reprit sa marche silencieuse vers chez lui.