Chapitre 2 — L'Audience du Départ
1. Le Conseil
Quatorze années s'étaient écoulées.
À Teranova, capitale de l'Empire de Diter, régnait une agitation inhabituelle. Les marchands désertaient la cité ; les commerçants fermaient leurs échoppes ; les passants pressaient le pas vers leurs demeures.
Au sein du palais impérial se tenait une réunion de la plus haute urgence.
— Notre économie décline, dit l'un des ducs. Une solution doit être trouvée sans délai.
— Avant toute considération économique, objecta un autre, c'est de notre sûreté qu'il convient de discourir !
Chacun avançait son opinion, sans que nul ne cédât à l'autre.
— Silence, ordonna Médicis. J'en ai suffisamment entendu. La situation est plus grave encore que nous ne l'imaginions. Messire Caléon, de combien de temps disposons-nous ?
Caléon Alaric Von Duskwhisper s'inclina légèrement avant de répondre.
— D'après nos renseignements, Sire, nous ne disposons pas d'un mois avant que le Miasme n'atteigne les frontières de l'Empire. Déjà les marchands étrangers rebroussent chemin ; les navires taraniens désertent les ports élisiens. Sous peu, tout contact avec le Grand Royaume de Tarana nous sera coupé, par mesure de prudence — et ceci concerne tous les empires : Astaria, Sahalaz, Élise, Moram, Yelaz. Ils ne conserveront leurs échanges qu'avec la République de Nilor.
— Je vois, dit Médicis. Tarana abandonne donc le continent de Febra — hormis Nilor.
— Cela n'a rien d'étonnant, Sire, fit observer le duc Albrecht Von Phonex. Les membres qui gouvernent le conseil nilorien appartiennent à l'Ordre des Gardiens.
— Il nous reste nos colonies sur le continent de Pacha, avança le duc Balthasar Von Sylvowhisper.
— Ce sera malaisé, répliqua le duc Eustachius Von Ebowhisper, notamment avec le différend qui nous oppose, quant au partage des terres, aux empires d'Astaria et d'Élise.
— Il nous faudra donc négocier certains termes avec eux, déclara Médicis. La situation nous contraint tous. S'ils refusent de composer, alors qu'il en soit ainsi.
— Que ferons-nous, en ce cas ? demanda Caléon.
— Une guerre, en une telle période, serait suicidaire — d'autant que le monde n'a échappé à l'extinction par le Miasme qu'il y a trente-cinq ans. Ils ne peuvent l'ignorer.
2. L'Interruption
Comme l'assemblée délibérait encore, un tumulte se fit entendre à l'extérieur de la salle.
— Nous sommes navrés, Votre Altesse, dit une voix, mais Sa Majesté est en conseil.
— Qui ose ainsi troubler cette séance ? demanda Médicis.
— Erina Aurelia Von Phonex, répondit la voix. Votre fille.
Des murmures parcoururent aussitôt l'assemblée.
— Celle aux cheveux rouges ?
— Un sang impur. Déjà qu'elle n'est point digne d'être tenue pour Luminarienne, la voilà qui ose interrompre un conseil de si haute importance.
— Silence ! trancha Médicis. Fût-elle impure, elle porte mon sang. Gardez-vous de tout commentaire à son endroit.
Il marqua une pause, puis :
— Qu'on la fasse entrer.
Erina parut, accompagnée de Grante Von Sylvowhisper, plus âgé qu'elle, aux cheveux gris plutôt que blancs.
— Que me vaut cet honneur, Erina ?
Le regard d'Erina, aux pupilles singulières, était d'une intensité presque inquiétante. Elle le fixait sans ciller, sans jamais détourner les yeux de l'Empereur.
— Je vous salue, mon père, dit-elle. Je vous prie de m'excuser pour ce dérangement. Ma mère m'a chargée de solliciter votre autorisation de quitter l'Empire. Je me présente donc devant vous afin de l'obtenir.
— Est-ce donc pour cela, s'indigna le duc Eustachius, qu'un conseil d'une telle importance se voit interrompu ? Pour le caprice d'une jeune fille désireuse de voyager ?
— Je vous ai prié de vous abstenir de tout commentaire, dit Médicis, sévère.
Puis, se tournant vers Erina :
— Ne vois-tu pas que nous sommes en conseil ? Cela n'eût-il pu attendre ?
— Non, mon père. Je dois partir aujourd'hui même.
— Sais-tu seulement que le fléau du Miasme a repris son cours ? Ton petit voyage pourrait t'en coûter la vie.
— Le Miasme n'est en rien le danger, mon père. Le danger, c'est l'homme.
— Je te demanderai d'éviter de tels propos insensés. Quoi qu'il en soit, pourquoi cette impatience ?
— Joshen a l'intention de purifier la famille. Je dois partir, afin d'éviter que le sang ne coule.
— Joshen ne fera rien de tel, répondit Médicis. C'est ton frère.
— Il le fera, dit-elle, d'un ton sans appel.
3. Le Regard Vide
— De plus, reprit Erina, n'est-ce point avantageux, pour vous, pour ma mère, pour mes frères — qui m'ont toujours tenue pour une honte, un sang impur ? Voici l'occasion de vous défaire de moi, une fois pour toutes.
— Cela suffit ! s'écria Médicis. Tu es ma fille !
Mais face à ces mots, le regard d'Erina ne se troubla point — un regard vide de toute émotion, un regard qui semblait planer au-dessus de tout autre regard.
— Pour combien de temps comptes-tu t'absenter ? demanda Médicis.
— Je l'ignore, mon père. Mais au moins plusieurs années.
— Comptes-tu revenir ?
— Assurément.
— Avec qui comptes-tu voyager ?
— Grante.
— Grante est ton valet, pas ton garde du corps. Il te faudra l'assentiment de son père.
— Il l'accordera, dit-elle. N'est-ce pas, messire Perceval ?
— Je n'y vois aucun inconvénient, répondit Perceval, sans même la regarder. Qu'il parte, s'il le souhaite.
— Voilà qui est réglé, dit Erina.
— Soit, dit Médicis. Mais qui te protégera ? Tu ne partiras pas sans escorte.
— Si tel est votre désir, mon père.
— Quelle est ta destination ?
— Je comptais gagner le sud, et traverser la mer jusqu'au pays d'Agule.
— Qu'y a-t-il donc de si intéressant, à Agule ?
— Vous ne comprendriez pas.
Un silence s'installa, bref.
— Soit. Tu as mon approbation. Mais je souhaiterais que tu salues ta mère, avant de partir.
— Il en va de soi, répondit-elle.
Elle s'inclina légèrement, puis se retira, suivie de Grante.
— Est-il prudent, Sire, demanda Caléon, de laisser votre fille partir ainsi, seule ?
— Elle n'a pas tort, répondit Médicis. Elle est plus en danger parmi les siens qu'ailleurs. J'aurais même préféré qu'elle se rendît à Nilor.
4. Le Couloir, de Nouveau
Dans le couloir, tandis qu'ils s'éloignaient, Erina se tourna vers son compagnon.
— Qu'en penses-tu, Grante ?
— Vous aviez raison. Mon père se moque éperdument de ce qui pourrait m'advenir.
— Notre place ne sera jamais ici, dit Erina, tant que subsistera le système de séparation instauré par Exige Blanc, second Empereur de ce nom.
— Irons-nous réellement à Agule ? demanda Grante. À dire vrai, je ne vois guère ce que nous pourrions y accomplir.
— Non, répondit-elle. Que feraient deux enfants de quatorze et dix-huit ans, à Agule ? Notre destination véritable est Tarana.
Ils s'arrêtèrent près d'une fenêtre. Erina contemplait la grande cour.
— Le Grand Royaume de Tarana, reprit-elle, fondé il y a plus de six cents ans par Azurus. Un royaume qui prospère depuis six siècles, siège de l'Ordre des Gardiens. Mon dessein se trouve à Tarana — précisément, à Cora.
Elle se retourna vers Grante.
— Nous passerons par Nilor, puis prendrons un navire vers les côtes du nord de Tare. Veux-tu être mon fidèle compagnon, Grante ?
Grante s'agenouilla devant elle.
— Depuis votre naissance — j'avais alors quatre ans — j'ai juré de vous servir toute ma vie. Je vous accompagnerai où que vous alliez.
Erina le regarda, et sourit.
— J'ai de grandes ambitions, Grante. Pour toi. Pour moi. Pour ce monde. J'ai une mission à accomplir. Grante Von Sylvowhisper, accompagne-moi, sers-moi, dans le bien comme dans le mal. Nous avancerons ensemble, main dans la main, et accomplirons la volonté d'Ang, qui s'est transmise en moi par Ada, puis par Lona.
— Je vous promets fidélité jusqu'à la fin, dit Grante. Jusqu'à ma mort.