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Scènes (4)

Chapitre 2 — Le Pacte d'Âme

1. La Meute

Le Savant marcha des jours durant. Des mois durant.

Il quitta le continent de Tare, pour se rendre à Febra, au nord.

Comme il marchait, dans une forêt enneigée, il entendit des cris.

Puis, une pensée traversa son esprit.

Tiens. Cela n'était jamais arrivé, avant.

Par curiosité, il se dirigea vers l'endroit d'où provenaient les cris.

Un couple, avec leur petite fille, luttait contre une meute de loups. La fillette semblait gravement blessée à la jambe. Le père, armé d'une lance, tentait d'effrayer les bêtes. La mère se tenait entre sa fille et les loups, prête à intervenir.

Soudain, l'un des loups bondit sur le père, et le saisit à la gorge. Les autres suivirent, et se jetèrent sur lui.

La femme saisit un couteau, et l'enfonça dans l'un des loups. Mais à peine la lame plantée, les autres se ruèrent sur elle, et la traînèrent dans les bois.

D'un dernier effort, le père arracha le couteau resté planté, et l'enfonça dans un second loup.

Les deux loups morts, les autres se retirèrent.

Mais le père n'eut plus la force de se relever. Il resta au sol — et sombra dans le sommeil dont on ne se relève jamais.

Le Savant, indifférent face à cette scène, restait curieux. Il descendit, pour examiner les lieux.

La fillette, restée seule au sol, en larmes, le vit — et se mit soudain à le supplier, entre pleurs et cris.

— S'il vous plaît, ô être divin ! Sauvez-moi ! Sauvez mes parents !

Le Savant ne répondit rien. Il continuait d'observer.

La fillette insista encore. Alors, il prit la parole.

— C'est ironique, n'est-ce pas ? L'humain, censé se trouver au sommet de l'échelle alimentaire, se fait massacrer par une meute de loups — bien plus bas que lui.

Il se tourna vers elle.

— Durant toute ma vie, passée à observer la nature, l'humain est l'être vivant que je méprise le plus. D'autant que vous êtes la raison principale de ma présence dans ce monde, corrompu par la stabilité. Des êtres ignobles, qui n'hésitent pas à s'entretuer pour des broutilles. Vous détruisez la nature qui vous a été donnée, pour votre simple plaisir. Au début, je me réjouissais, lorsque je voyais d'autres espèces tuer des hommes. Mais aujourd'hui, ce n'est plus qu'une source d'ennui. J'ai assisté à ce genre de scènes bien des fois — même si celle-ci est la première pour toi. Ne te méprends pas sur une chose : mon but n'est pas de te sauver. Mon but est d'apprendre. De connaître. De savoir. Je n'interviens jamais dans le spectacle que m'offre la nature. Puisses-tu survivre, à ta manière, petite humaine.

Il se détourna pour partir.

2. Le Pacte d'Âme

Réalisant que ses pleurs et ses supplications n'avaient rien atteint chez l'être divin, la fillette tenta une dernière approche.

— Attendez, je vous en prie. Vous êtes le divin qu'on appelle le Savant. Mes parents m'ont raconté des histoires sur vous. Vous passez des décennies, des siècles, à observer — sans jamais bouger, ni réagir.

Le Savant s'arrêta, et se retourna.

— Tu es bien renseignée, pour une petite fille. Je ne suis généralement pas connu. Mais tu as oublié une chose : j'observe pour apprendre.

— Quand ma mère m'enseignait la broderie, dit la fillette, elle me disait que pour apprendre, il ne suffit pas de regarder — il faut aussi participer. Votre façon de faire ne vous permet pas de savoir réellement comment les choses fonctionnent. Si c'était le cas, vous n'auriez jamais dit tout cela sur nous, les hommes. Cela prouve que vous manquez de pratique — et que vous jugez seulement sur ce que vous voyez.

Face à cela, le Savant resta un moment silencieux. Puis répondit :

— Ce que tu dis est très intéressant. Continue.

— Si vous voulez vraiment comprendre l'humain, comme vous dites, vous devriez vivre comme nous. Faire ce que nous faisons. Ainsi, vous comprendriez réellement ce que nous sommes — comment nous vivons, et pourquoi nous vivons ainsi. Je ne suis qu'une petite fille. Je ne connais rien. J'apprends, moi aussi. Mais aujourd'hui risque d'être mon dernier jour. Je vous propose d'être votre guide — pour vous apprendre à vivre parmi les hommes. En échange, aidez-moi. Ainsi, vous aurez de la pratique.

— C'est habile, de ta part, je l'avoue, dit le Savant. Mais pourquoi toi ? Je pourrais tenter cette expérience moi-même. Ou trouver quelqu'un d'autre.

— Il vous sera difficile de vous mêler à nous. Les gens n'accepteront pas facilement un inconnu — et le fait que vous soyez un divin ne fera qu'empirer les choses. Mais moi, je veux vivre. Je suis prête à tout pour cela — même à vivre avec vous, pour votre pratique.

Après un court instant de réflexion, le Savant répondit :

— Soit. Tu m'as convaincu, jeune humaine. Quel est ton nom ?

— Je m'appelle Gena.

— J'établis trois conditions, Gena. La première : tu ne deviendras jamais l'adepte d'un quelconque divin — j'ai besoin d'une humaine que nul autre divin n'influence. La deuxième : ta mort signera la fin de cette expérimentation. La troisième : tu feras tout pour ne jamais me considérer comme un divin, mais comme un humain. Un parent. Ainsi, j'expérimenterai à la fois la vie humaine, et celle d'un humain avec une descendance.

Il lui tendit la main.

— Ce sera notre pacte d'âme.

Malgré la douleur, Gena tendit la sienne, et serra celle du Savant.

Une lumière en jaillit.

— C'est un pacte d'âme, dit-il. Le jour où tu le trahiras, tu mourras.

Gena se relâcha alors, et se mit à pleurer — fortement. La mort de ses parents. La douleur physique. La blessure au cœur.

Face à cela, le Savant ne ressentit rien du tout.

3. La Blessure

Après quelques minutes, Gena s'endormit, de fatigue, dans les bras du Savant, assis juste à côté d'elle.

Il remarqua la blessure à sa jambe.

Il ramassa quelques plantes, puisa de l'eau à une source proche, alluma un feu avec du bois.

Il concocta une mixture, et l'appliqua sur la plaie.

Gena se réveilla en sursaut, et se mit à hurler.

— Si tu continues à crier ainsi, dit le Savant, tu ne feras qu'attirer les bêtes sauvages. Cette mixture stoppera l'infection, et accélérera la cicatrisation.

Les larmes coulant encore, Gena murmura :

— Merci.

Elle observa le Savant soigner sa plaie, s'efforçant de ne pas crier.

Puis, ils s'assirent près du feu.

Gena se retint de pleurer de nouveau — la mort de ses parents, la situation présente — et observa le Savant, qui l'observait en retour.

— Mon père m'a dit que les divins pouvaient se mêler aux hommes, en changeant d'apparence, dit-elle. Est-ce vrai, pour tous ?

— Oui. Tous les divins possèdent un corps divin, et un corps semblable à celui des hommes, à l'intérieur.

— Ne serait-il pas préférable d'en faire de même ? Sinon, tout le monde vous craindra.

— Tu as raison, dit le Savant. Cette pensée ne m'avait jamais traversé l'esprit.

4. Ada

Le Savant se tint debout, et se détransforma.

Laissant apparaître le corps d'une magnifique femme, aux cheveux rouges, au regard perçant, aux pupilles en forme de soleil.

Gena laissa échapper, malgré elle, une réaction.

— Wow. Que vous êtes belle.

— Il fait froid, dit le Savant.

Elle tourna la tête, aperçut les affaires des parents de Gena, alla fouiller, et trouva des vêtements ayant appartenu à la mère de la fillette. Elle les enfila, et revint s'asseoir.

— Vous avez toujours été une femme ? demanda Gena.

— On peut dire ça. Chaque divin possède une forme humaine unique, qu'il ne peut changer. La mienne est celle d'une femme.

— Et ces cheveux — ils sont écarlates.

— La couleur inhabituelle des cheveux peut être due à l'énergie que nous possédons, ou que nous utilisons.

— Mais vous êtes belle. Très belle.

— Je déteste cette apparence.

— Il vous faut un nom, dit Gena. Le Savant ne passera pas inaperçu. Et si...

— Ada, dit-elle. Je m'appelle Ada. C'est le nom associé à cette femme que je suis. Chaque divin voit son apparence humaine nommée par notre Source. Et la mienne, c'est Ada.

— Ada est joli.

— Peu importe, dit Ada.