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Scènes (4)

Chapitre 2 — L'Assignation & l'Inconnu

1. La Lettre

Le lendemain, alors qu'Ida était retourné à son lieu de travail, son terminal se mit à vibrer.

Il y jeta un coup d'œil. Son regard perdit toute vivacité.

Il était tellement absorbé par son écran que son superviseur vint le réprimander :

— Si tu as le temps de rêvasser, tu as le temps de travailler ! Remets-toi au boulot et que ça saute !

— Oui, désolé, répondit Ida.

Il continua de travailler. Mais dans un état d'esprit peu présent.

Le soir venu, il reçut une notification privée de son ami Feri sur son terminal :

« C'est aujourd'hui le grand jour. Rejoins-moi à l'entrée est du parc à 20h. »

Ida se rendit donc, comme demandé, à l'entrée du parc où il rencontra Feri, mais aussi Edd qui l'accompagnait.

— Pour une fois que tu n'es pas en retard, lança Feri.

— Oui...

— Il y a un truc qui ne va pas ? s'enquit Edd. Tu sembles plus morose que d'habitude.

— Non, tout va bien.

C'est alors que Karibudi débarqua, sortant du parc.

— Alors ? demanda Feri.

— Oui, je viens de vérifier, elle y est, répondit Karibudi. Elle m'attend près du cerisier au centre du parc. C'est à toi de jouer, mon petit Feri.

— Je vais enfin pouvoir connaître la vérité, savoir si j'ai une chance avec Valérie, dit Feri.

— Ça t'aura pris pratiquement dix ans pour avouer tes sentiments, déclara Edd. Enfin, si tu arrives jusqu'au bout.

— Je n'ai pas l'intention d'abandonner maintenant.

Alors que Feri s'apprêtait à se retourner pour entrer dans le parc, Ida intervint :

— Attends !

— Tu te décides enfin à parler ? Tu veux me souhaiter bonne chance ?

— Je... Je dois te faire part d'une chose...

Le visage d'Ida était empreint de regret et de gêne.

Les trois amis, surpris, se questionnaient sur ce qui se passait.

— J'ai reçu une lettre officielle du Bureau des Affaires Familiales, avoua Ida.

— Une lettre ?... Non, attends, on t'a assigné une partenaire ?!

— C'est ça, le souci.

Il transféra la lettre à Feri, qui la lut à voix haute :

Selon la loi XXX du code XXX, Ida Nodgeas se voit consigner la partenaire conjugale de vie Valérie Valenda.

Ceux-ci sont ordonnés, dans les deux prochaines années, d'organiser une cérémonie d'union et de fournir un nombre total de trois enfants dans les cinq prochaines années. Cela prend effet dès la réception de cette lettre...

Le visage de Feri devint pâle.

Edd et Karibudi restèrent calmes.

— Je suis désolé... Je sais à quel point tu l'aimes et... Je..., balbutia Ida.

Un silence lourd s'installa.

Puis Ida reprit la parole :

— Je pourrais... Je—

— Tu ne feras rien du tout, l'interrompit Feri.

Tout le monde le regarda avec étonnement.

— Tu comptes faire quoi ? Aller à l'encontre des ordres de nos dirigeants ? C'est le Système qui nous a mis dans cette position. Je ne t'en veux aucunement, Ida. Je suis simplement dégoûté que les choses se passent ainsi, c'est tout.

Il tourna la tête vers Ida. On pouvait voir ses larmes. Mais il souriait.

— Après tout, comme je l'ai dit, je veux savoir ce qu'elle ressent pour moi. Alors tu n'as pas à t'en faire pour le reste, fais ce qui t'a été assigné.

— Feri...

— Allez, assez parlé ! Elle a attendu longtemps, j'y vais. Souhaitez-moi bonne chance !

Puis Feri entra dans le parc.

Alors qu'Ida le regardait disparaître parmi les arbres, Karibudi lui adressa ces paroles :

— Tu n'as pas à t'en vouloir, tu as fait la meilleure chose qui soit. Tu es un très bon ami.

— J'en sais rien...

— Tu as été sincère, c'est déjà ça. Allez, on y va ?

2. L'Aveu

Dans le parc, Feri atteignit le cerisier.

Il finit par apercevoir Valérie, assise sur un banc près d'un cours d'eau éclairé par le ciel nocturne. Des pétales flottaient à la surface de l'eau.

Il alla la rejoindre.

— Salut...

— Feri ?

— Quelle coïncidence, héhé. Alors, euh... tu fais quoi ici ?

— Karibudi m'a donné rendez-vous.

— Ah oui ? Moi aussi, elle m'a donné rendez-vous ici.

Valérie tapota le banc en signe d'invitation à s'asseoir à ses côtés.

— Alors... euh... Tu ne trouves pas que le ciel est beau aujourd'hui ?

— Je ne vois aucune différence par rapport à tous les autres jours.

— Ah oui ? Eh bien...

— Tu ne trouves pas ça étrange ? coupa Valérie.

— Quoi donc ?

— C'est déjà étrange que Karibudi me donne rendez-vous ici, elle détestait ce genre d'endroit. De plus, toi aussi tu es invité. Tu ne trouves pas que quelque chose cloche ?

— Ah... Ah bon ? Je... Je n'avais pas... En fait, c'est moi qui ai organisé ça.

— Je me disais bien.

— Désolé, je ne voulais pas te vexer.

— Je trouve ça romantique, avoua Valérie.

— C'est vrai ? Je...

Un petit moment d'hésitation.

Puis Feri prit son courage à deux mains :

— Valérie, je—

— Stop, je sais ce que tu vas dire. Tu n'as pas besoin d'en dire plus.

Feri se tut.

Valérie regarda le ciel.

— Tu es une bonne personne, Feri, et je t'apprécie beaucoup. Mais on ne peut pas être ensemble. J'ai reçu une lettre aujourd'hui.

— Je sais.

Valérie le regarda subitement.

Feri poursuivit, le regard rivé sur l'eau :

— Ida en a reçu une identique, et il me l'a dit. Je sais qu'on ne peut pas être ensemble, mais ce qui importe pour moi, c'est de savoir ce que toi tu en penses vraiment, sans prendre en compte le Système. Juste toi et ton cœur. C'est ce qui compte pour moi.

— Je vois... Je craignais de te blesser, confia-t-elle.

Elle marqua une pause.

— Tu n'as jamais vraiment réussi à cacher le fait que tu m'aimais. Je me souviens encore quand on était petits, tu m'avais fait ta première déclaration. On venait à peine de se rencontrer ! J'étais très surprise et je pensais que tu étais un idiot maladroit.

— Wow, quelle histoire !

— Mais... c'est ce qui te rend différent des autres. Tu as toujours cette énergie que personne d'autre n'a, et qui me fait du bien. Alors, pour être directe : oui, moi aussi j'éprouve des sentiments pour toi.

Elle tourna son regard vers Feri. Plongea ses yeux dans les siens.

Feri la regarda, le visage empreint d'étonnement.

Subitement, Valérie s'approcha et lui donna un baiser sur la bouche, avant de s'appuyer contre lui.

Feri n'en revenait toujours pas. Puis il se ressaisit.

Soudain, un bruit venant des buissons derrière eux se fit entendre.

Feri voulut se retourner pour regarder, mais Valérie le retint :

— Ce sont eux, n'est-ce pas ?

— Certainement.

— Ne nous en préoccupons pas. Réchauffons-nous, il fait froid.

Avec un peu d'hésitation, Feri mit sa main autour de Valérie et s'appuya contre elle.

Au loin, cachés dans les buissons :

— On peut donc conclure que c'est un franc succès, chuchota Edd.

— Oui, acquiesça Ida.

— J'aime pas ce genre d'endroit, il y a plein d'insectes ! s'agita Karibudi.

— La combattante la plus prometteuse de cette promotion a peur des bestioles ? railla Edd.

— Tu me prends pour qui ? Ils sont juste gênants quand ils montent sur toi !

3. La Liberté Hors des Murs

Le temps passa.

Feri s'était endormi.

Il était tard dans la nuit.

Valérie se leva et fit signe aux buissons. Les trois amis en sortirent.

— Il s'est endormi. N'est-il pas mignon ainsi ? dit Valérie. Je ne voudrais pas le déranger, mais il faudrait le ramener.

— Je m'en charge, répondit Karibudi.

Elle porta Feri et s'en alla avec lui.

Valérie la regardait s'éloigner. Elle se mit à verser des larmes.

— Ça ira ? demanda Ida.

— Oui, ne t'inquiète pas. Merci... de lui avoir dit avant moi. C'était très difficile.

— Je sais...

— Bon, je vais y aller aussi, je vous laisse. À plus, dit Edd.

— À plus, répondirent Ida et Valérie.

Edd s'en alla aussi.

Valérie resta seule avec Ida.

Les deux marchèrent ensemble un moment, parlant un peu de tout et de rien.

Arrivés à la sortie du parc...

— C'est quand même triste de devoir faire les choses à l'encontre de notre volonté, reprit Valérie. Que ce soit ce travail que je n'ai jamais souhaité, ou encore ce mariage forcé. Ce n'est pas que je ne veux pas de toi ! Tu es quelqu'un de bien, mais... c'est juste que...

— Je te comprends. Moi aussi je n'éprouve rien pour toi, je te vois plus comme une sœur.

— Tu es toujours aussi direct...

— On n'a rien à se reprocher. C'est le Système, pas nous.

— Oui, c'est vrai... Tant que nous sommes entre ces murs, nous serons contraints au Système. Des fois... je me dis que la liberté est peut-être hors des murs.

Sur ces mots, Ida fixa Valérie avec stupéfaction.

Des souvenirs flous d'une femme prononçant « La liberté se trouve à l'extérieur des murs » revinrent soudain en flashback dans sa tête.

Il resta figé.

— Je te laisse, au revoir.

Valérie prit sa route, laissant Ida debout sur place.

4. L'Inconnu

Après un moment, Ida se ressaisit et marcha, très pensif.

Il s'arrêta à un arrêt de tram et s'assit.

Un écran publicitaire se trouvait juste là, diffusant des spots.

Après quelques réclames, la publicité officielle commença :

Nous sommes... des aides-soignants, Nous sommes... des ingénieurs, Nous sommes... des agriculteurs, Nous sommes... des parents, Nous sommes... des enfants, Nous sommes... des soldats.

Ensemble, nous nous battons pour notre futur. Ensemble, nous allons bâtir un monde meilleur. Gardez espoir, continuez d'espérer, donnez de la force à nos héros afin que nous obtenions la victoire !

— Quel ramassis de conneries, murmura Ida.

— N'est-ce pas ?

Une voix. Celle d'un homme inconnu.

Ida le regarda brusquement.

Soudainement, les écrans alentour s'éteignirent.

— Une guerre qui dure deux cents ans, sans progression, sans réel résultat, que des soldats qui vont au front pour ne jamais revenir... Ça fait poser des questions, ne trouves-tu pas ? poursuivit l'homme.

L'homme, qui fixait jusque-là le vide devant lui, tourna la tête vers Ida en prononçant ces mots.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, répliqua Ida. Nous combattons pour notre avenir, des sacrifices sont nécessaires.

— Es-tu aveuglé ou apeuré ? Non, laisse-moi deviner : tu as peur. Peur de ce qui pourrait arriver si quelqu'un t'entendait prononcer ces mots. Moi, je n'ai pas peur. La preuve, regarde !

Soudainement, l'homme se mit à crier :

— CE SYSTÈME EST DE LA PURE ILLUSION ET DE LA PROPAGANDE !

Ida se leva immédiatement et saisit l'homme par le col :

— Vous êtes fou ! Arrêtez tout de suite !

— Sinon quoi ? On viendra m'arrêter pour haute trahison, on va me pendre, m'exécuter en public ? Il n'y a aucun moyen que ça arrive... à moins que... tu décides de me dénoncer aux autorités comme tu l'as fait pour ta sœur !

Sur ces mots choquants, d'autres flashbacks de cette femme revinrent encore. Plus intenses. Affaiblissant Ida.

L'homme en profita et plaqua Ida au sol :

— Moi, je n'ai pas peur de ce Système, car tout ceci n'est qu'une illusion, et tu le sais aussi bien que moi. Tu ne peux le nier : tu as soif de vérité, de liberté, et je peux le voir à travers tes yeux et tes actions. Tu ne crois en rien, tu es désespéré. Mais la peur te paralyse et t'empêche de chercher la vérité.

L'homme le lâcha :

— J'ai connu Saha, et je connais la vérité. Viens me voir aux bas quartiers, au bar se trouvant au fond de la rue principale, et on discutera, toi et moi. Mais attention, ton temps est compté, Ida Nodgeas.

Ida se releva vite.

Mais l'homme n'était plus là. Il avait disparu comme il était apparu.

Les écrans se rallumèrent. Le dernier tram approchait de l'arrêt, presque vide.

Il monta et rentra chez lui.