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Scènes (5)

Chapitre 29 — Le Bûcher

1. Le Balcon

Ida redescendit, et rejoignit les autres, qui semblaient s'être détendus.

Pet et le Guérisseur regardaient la télévision. Ingene et Renma jouaient aux échecs. Eucate aidait Johanna à faire des étirements.

— Vous avez fini ? demanda Stef.

— Non. Il y a beaucoup de choses à dire.

Après avoir balayé la salle du regard, Ida lui posa la question.

— Dis-moi. Pour quelle raison m'as-tu fait sortir, moi, de M20 ?

— Nous y voilà, dit Stef. Allons sur le balcon. L'air frais nous fera du bien.

Ils sortirent.

Depuis le balcon, on apercevait les habitants, en bas, vaquer à leurs occupations. La cité de Cora ressemblait à une cité venue tout droit du futur. La technologie y régnait. La paix, aussi. Et les publicités n'y avaient rien de la propagande.

— Ici, au moins, on ne bourre pas la tête des habitants de doctrines étranges.

Ida continuait de le regarder, sans un mot.

2. Saha Nodgeas

— J'ai rencontré ta sœur, il y a longtemps. Très longtemps. Je venais de me faufiler dans la colonie, par mes propres moyens. Alors que je me promenais, observant la ville, la communauté, je me suis arrêté chez Natt, un restaurant. C'était l'une des choses qui m'attirait le plus. Je suis entré. Je me suis installé.

C'est alors qu'elle s'est approchée. La serveuse. Au début, rien d'anormal. Elle a pris ma commande, est allée en cuisine, et quelques minutes plus tard, me l'a apportée. Après l'avoir déposée, j'ai voulu payer — seulement, j'avais oublié que le tare n'était pas utilisé dans les colonies. Lorsqu'elle a regardé les billets, elle m'a dit, comme si de rien n'était : « Vous n'êtes pas d'ici. Vous n'êtes pas de M20. »

Ça m'avait beaucoup surpris. Le fait qu'elle ait deviné aussi directement, à partir d'une simple erreur. Je n'ai pas su répondre. Elle est retournée en cuisine, et quelques minutes plus tard, m'a laissé son ID de terminal, pour que je la contacte.

Personnellement, je n'avais vraiment pas l'intention de faire quoi que ce soit de cet ID. Mais après avoir encore visité la ville, le soir venu, je m'ennuyais. Je ne voulais pas partir, mais je voulais au moins faire quelque chose. Alors, je l'ai contactée, et nous nous sommes donné rendez-vous — au même bar où toi et moi nous sommes vus.

Je ne m'intéressais pas vraiment à elle. Mais lorsqu'elle a prononcé son nom complet — Saha Nodgeas — j'ai été surpris. À ma connaissance, c'est un nom qu'on ne retrouve que dans les légendes de l'ancien Grand Royaume de Tarana. Je parle, bien sûr, de Baron Nodgeas. Un personnage assez connu, chez les Tariens qui connaissent l'histoire du passé — ou qui sont renseignés, comme moi. Voir la descendante de cet homme, qui a marqué l'histoire de Tarana, était fascinant. C'est là que j'ai commencé à m'intéresser à elle.

Je me suis présenté. Je lui ai raconté toute mon histoire, mes origines, le monde extérieur. Et elle m'écoutait, avec attention, sans jamais douter, ni nier quoi que ce soit. Par curiosité, je lui ai demandé pourquoi elle croyait tout ça. Elle m'a répondu : « J'ai toujours su que ces murs cachaient le véritable monde. » Elle avait toujours soupçonné que la vie existait, à l'extérieur des murs — mais elle n'avait jamais pu découvrir pourquoi. Je venais de lui confirmer ce qu'elle soupçonnait déjà.

3. Le Massacre

— Après ce jour, nous avons continué de nous voir, régulièrement. Mais je n'imaginais pas que, derrière nos rencontres, elle montait un plan de révolte. Elle a formé un groupe de militants, et réussi à convaincre des gens. Leur but : dénoncer le mensonge que l'État de M20 maintenait fermement, via ses propagandes. Je connaissais les conséquences que cela pourrait entraîner — surtout que, quand on regarde de plus près, l'Union est l'entité derrière tout ça. Mais elle ne m'a pas écouté.

Le marquis Antoine, qui dirigeait à l'époque, lança donc une campagne militaire pour arrêter les hérétiques — c'est-à-dire, ta sœur, et ses partisans. Tu ne t'en souviens pas, car tu étais petit, et jamais là. Mais ce fut un massacre sans nom. Certains furent capturés. D'autres furent officiellement expulsés hors des murs — mais en réalité, livrés comme gibier pour la chasse. Une activité où les habitants de l'Union chassent de véritables humains, des esclaves, ou des Tariens, pour le plaisir. D'autres finirent comme sujets d'expérience scientifique, pour l'Union. D'autres encore furent utilisés pour nourrir les chiens de chasse. Tout un tas de choses que même toi, tu n'imaginerais pas.

J'ai réussi à cacher ta sœur. Je lui ai proposé de la faire sortir, de s'enfuir. Mais elle a refusé. Elle m'a dit qu'elle devait continuer le combat. Elle m'a dit, mot pour mot : « Si je ne le fais pas, personne ne le fera. » Cependant, elle a voulu que je t'emmène, toi. C'est ce jour-là qu'elle est venue te chercher à l'école, en douce.

4. Le Bûcher

À ce moment précis, Ida baissa la tête — il savait ce que Stef allait dire, ensuite.

— Ce jour-là, alors qu'elle t'emmenait, tu l'as dénoncée publiquement, pour ce qu'elle était en train de faire.

— Ce jour où elle fut arrêtée.

— Et ce même jour, sur la demande du marquis Antoine, tu as choisi, publiquement, sa sentence.

— Ce jour...

— Où elle fut...

— Brûlée. Devant tout le monde.

À ces mots, les souvenirs douloureux d'Ida refirent surface, brutalement. Le regard d'effroi que sa sœur avait eu, quand il avait prononcé le mot « bûcher ». Ses cris, quand les flammes l'avaient consumée — alors que lui se tenait au premier rang.

Submergé, Ida ressentit une douleur profonde, au cœur. Et se mit à verser des larmes.

— Tout ce qu'elle voulait, dit Stef, c'était que tu découvres la vérité. Que tu voies le monde tel qu'il est. Et non tel que M20 te le disait.

— Ça suffit.

Il se ressaisit.

— J'étais encore jeune. Le marquis Antoine a profité de ma naïveté pour me pousser à choisir. Depuis ce jour, j'ai arrêté de voir les choses, à M20, de manière positive. J'ai arrêté de faire confiance aux gens. Mais ce fut aussi le pire jour de ma vie — et ça me hante, encore aujourd'hui. J'ai toujours voulu me venger, en brûlant, moi aussi, le marquis Antoine, de mes propres mains. Mais je ne suis qu'un homme.

5. La Clé du Naxus

— Le marquis Antoine est loin d'être la personne responsable de tout ça, dit Stef. Celle qui a créé ce système, c'est l'impératrice rouge. Et ceux qui le maintiennent, c'est l'Union.

— Elle n'existe plus. Et que pourrais-je faire, contre l'Union ?

— Qui t'a dit ça ?

Ida le regarda, brusquement.

— Le seul moyen de mettre fin à tout cela, c'est de faire tomber l'Union. Beaucoup de gens ont essayé. Beaucoup continuent d'essayer. Mais l'Union n'arrêtera jamais — sauf si on l'y oblige. Le Facteur 555 est la seule solution à ce problème. Baron Nodgeas, ton ancêtre, était lui aussi un Gardien — mais aussi un noble tarien. Lorsque l'impératrice rouge créa l'Union des Empires, elle ne pouvait rien contre Tarana. Voilà pourquoi elle a monté un plan, pour vaincre Baron. Elle n'a pas joué selon les règles. Ce jour-là, l'Union a bien failli perdre. Baron avait anéanti presque tout ce qu'elle avait bâti — même avec le Naxus, l'impératrice rouge a failli perdre. La principale raison de l'échec de Baron, c'est qu'il avait déjà atteint la vieillesse. Il était déjà naturellement affaibli. Toi, tu es encore jeune. Tu as vingt et un ans. Et tu es un Nodgeas.

— C'est beau à dire. Mais je ne sais même pas où se trouve le Facteur 555. L'Union doit sûrement l'avoir.

— C'est ce que tout le monde croit. L'Union fait croire à ses adversaires qu'elle possède le Facteur 555, des Nodgeas, et le Naxus. Mais en réalité, elle n'a aucun contrôle sur le Naxus, vient de perdre le dernier Nodgeas, et n'a jamais su où se trouvait le Facteur 555. L'impératrice rouge l'a très bien caché, avant sa mort — ainsi que la clé qui permet de contrôler le Naxus. Aujourd'hui, une seule personne sait où ça se trouve : l'Héritière du Savoir. C'est elle qu'il faut trouver.

— Où se trouve-t-elle ?

— Personne ne le sait. Sinon, on l'aurait déjà capturée. Mais je ne m'inquiète pas, pour ça. Car tu es un Nodgeas. Le dernier des Nodgeas. Elle viendra à toi. Et répondra à toutes tes questions.

Stef marqua une pause.

— Comptes-tu venger ta sœur ?

— Je ne sais pas. Une partie de moi est pour. Une autre refuse.

— Tu t'es déjà demandé ce qu'il arrivait, à ceux envoyés au front ?

— Oui. Mais je n'ai pas de réponse.

— La même chose que ce qui est arrivé aux militants qui œuvraient avec ta sœur.

En entendant cela, les yeux d'Ida s'écarquillèrent.

— Tes parents sont morts, depuis longtemps. Tes amis, aussi. Et ça continuera. Si tu ne fais rien, ceux que tu as laissés à M20 subiront le même sort. Vas-tu vraiment laisser cela arriver ?

Il marqua une pause.

— Alors, je te repose la question. Vas-tu te venger ?

Après un court silence, Ida répondit.

— Je ne laisserai pas l'Union tuer mes camarades.

— Tu as pris la bonne décision.

À l'intérieur, le Guérisseur écoutait leur conversation, debout devant la porte.

Stef jeta un regard en coin, dans sa direction — sans tourner la tête.