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Scènes (6)

Chapitre 5 — Le Prix de la Liberté

1. Les Préparatifs

Le jour du mariage arriva.

Les préparatifs étaient déjà terminés.

Ce jour-là, Ida travailla une demi-journée, et quitta le grand hangar vers midi. Il rentra chez lui, où il fut rejoint par Edd, Feri et Sem.

— Elle est pas mal, la tenue, dit Sem. Ça change de ton uniforme habituel.

— J'aimerais bien voir ce que ça donnerait sur toi, ajouta Edd.

— C'est juste une tenue, répondit Ida. De toute façon, je vais la retirer après la cérémonie.

— Toujours en train de faire le rabat-joie...

— T'as intérêt à sourire quand tu seras devant Valérie, prévint Feri.

— Ça va de soi.

— Et les alliances ? demanda Edd.

— Laisse-moi voir...

Ida chercha dans ses tiroirs.

— Je les trouve pas...

— Tu as dû les oublier dans ton casier, au travail, suggéra Sem.

— Comment c'est possible ? s'étonna Feri.

— Je me fais livrer mes affaires directement au boulot, expliqua Ida. Je suis rarement chez moi.

— Tu vas devoir aller les récupérer, dit Edd. Avec Feri, on doit escorter Valérie. Ne sois pas en retard — il est déjà 16h43, la cérémonie commence à 17h15.

— Je viens avec toi, proposa Sem.

— Non, ça ira. Je vais pas traîner.

— D'accord.

Edd se tourna vers Feri.

— Allons-y.

— Vas-y devant, répondit Feri. Je dois discuter un peu avec Ida.

Edd et Sem sortirent.

Feri resta un instant silencieux.

— Qui aurait cru que le grand mur de glace serait réchauffé, un jour... par l'amour, lâcha-t-il enfin.

— Même là, je n'y crois toujours pas moi-même, répondit Ida.

— Ouais...

Feri prit une inspiration.

— Je vous souhaite le meilleur, à toi et à Valérie. Mais j'aimerais que tu me promettes une chose, Ida. J'ai toujours aimé Valérie, tu le sais mieux que quiconque. Mais moi, je n'ai pas eu cette chance. Celle que tu as aujourd'hui. Alors, s'il te plaît... chéris-la. Aime-la. Occupe-toi d'elle. Et ne lui brise jamais le cœur. Je sais que c'est inapproprié de dire ça, à propos de la future épouse d'un autre. Mais tu as reçu un trésor inestimable. Alors ne gâche rien.

— Je te le promets, répondit Ida. Je m'occuperai d'elle.

— Merci, mon ami.

Feri se dirigea vers la porte.

— Ne sois pas trop en retard. Je vais essayer de gagner un peu de temps pour la cérémonie. Mais fais vite.

— J'y serai. Attends, t'inquiète pas.

Sur ces mots, Feri sourit et sortit, laissant Ida seul.

Il observa d'abord sa tenue. Puis regarda l'heure.

16h45.

2. Les Alliances

Quelques minutes plus tard, Ida se trouvait au grand hangar, déjà revêtu de sa tenue de cérémonie — un uniforme plus solennel que ceux qu'il portait d'ordinaire.

Il se dirigea vers son casier, l'ouvrit, et en sortit la boîte contenant les deux alliances.

Alors qu'il s'apprêtait à repartir, il jeta un œil à l'horloge principale.

17h14.

C'est alors que les paroles de Stef lui revinrent en tête.

Il les chassa d'un geste, et voulut partir.

Mais son supérieur, qui l'avait remarqué, l'interpella.

— Que fais-tu encore ici ? N'as-tu pas une cérémonie qui t'attend ?

— Eh... c'est-à-dire que j'ai—

— C'est moi qui l'ai convoqué ici.

Les deux hommes se tournèrent vers la voix.

Une voix familière.

C'était le marquis Panzel — accompagné d'un garde du corps masqué.

Les deux hommes s'inclinèrent aussitôt.

— Je l'ai fait venir moi-même, dit le marquis. Auriez-vous quelque chose à y redire ?

— Non, Marquis, répondit le supérieur.

— Dans ce cas, gardez-vous d'interférer. D'ailleurs, puisque vous êtes là, voilà qui tombe à point nommé : faites évacuer les lieux. Tout le monde. Sans exception.

— Mais, Marquis... nous sommes en train de préparer votre train pour votre départ au front.

— Dois-je me répéter ?

— Non, Marquis. Veuillez accepter mes excuses.

Le supérieur donna donc l'ordre : tout le monde devait quitter les lieux.

Une fois la dernière personne sortie, le soldat verrouilla l'entrée principale.

Ida observait la scène sans comprendre. Les secondes filaient, et l'impatience le gagnait.

— Bien, dit le soldat. Nous avons environ cinq minutes. Tout le monde dans le train.

— Mais je—

— On n'a pas le temps. Dans le train !

3. L'Attente à la Chapelle

Entre-temps, à la chapelle, Valérie venait d'arriver, accompagnée d'Edd et de Feri.

Mais Ida n'était pas là.

Tout le reste du monde était présent : le prêtre chargé de la bénédiction, l'agent envoyé pour confirmer l'union, quelques connaissances.

Edd et Feri prirent Sem à part.

— Il n'est pas encore arrivé ? demanda Edd.

— Pas encore.

— Même le jour de son mariage, il est en retard, soupira Feri.

— On pourra faire patienter les invités quinze minutes maximum, dit Edd. Toi, trouve un moyen de le contacter. Il doit se dépêcher. Dis-lui qu'il a quinze minutes.

— Compris.

— Je vais expliquer la situation au prêtre. Toi, va rassurer Valérie.

— Je m'en occupe, dit Feri.

Il se dirigea vers Valérie, qui attendait encore dehors.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

— Oh, pas grand-chose, répondit Feri avec une insistance moqueuse. Seulement notre cher ami qui est en retard. Le jour de son mariage.

Valérie laissa échapper un petit rire.

— Le contraire m'aurait étonnée.

— Ouais, on peut dire ça. J'espère au moins qu'il ne va pas tout foirer.

— Ne t'en fais pas, dit-elle doucement. Je pense qu'il sait ce qu'il fait. Et ce qu'il doit faire.

4. Le Vol de l'O0

De l'autre côté, Ida montait dans l'O0, avec le marquis et le soldat.

Le soldat ferma la porte du train. La verrouilla.

Puis il retira son masque.

Surprise.

C'était Stef.

— Stef !?

— Eucate, connecte l'alimentation énergétique. On n'a pas le temps de charger le combustible. Ensuite, va dans la salle de contrôle des tourelles.

Le marquis Panzel se transforma.

Une femme aux cheveux bleus apparut à sa place.

Ida reconnut immédiatement ce visage.

La serveuse du bar.

— Eucate, répondit-elle, la voix parfaitement plate. Bien reçu.

Elle s'exécuta. L'alimentation se connecta, et les lumières internes du train s'allumèrent d'un coup, telles un couloir venu du futur. Le bruit du train sous tension résonna dans toute l'enceinte.

Ida restait figé, encore sous le choc.

Stef se dirigea vers la salle des machines, et commença à activer des commandes.

— Les commandes sont plutôt complexes. Archaïques, même. Mais ce n'est rien, je peux m'en affranchir.

— Qu'est-ce que tu fais !? s'écria Ida. Qu'est-ce qui se passe ?

— Mon ami... on va découvrir le monde. Ensemble.

Puis il actionna une commande.

L'O0 démarra.

À l'extérieur, le convoi du véritable marquis arriva enfin. Tous les employés se trouvaient déjà à l'extérieur.

— Que faites-vous ici ? tonna le marquis Panzel. Qui vous a autorisés à déserter vos postes ?

— Mais... c'est vous, Marquis, balbutia le supérieur. Vous êtes venu vous-même nous ordonner d'évacuer les lieux.

Sous l'effet de la colère, le marquis répliqua sèchement :

— Regardez-moi. Ai-je l'air de plaisanter ? Vous me rendrez des comptes à mon retour.

L'un des gardes tenta d'ouvrir la porte principale.

Elle était verrouillée.

— C'est verrouillé !

C'est alors qu'on entendit le bruit d'un train en mouvement.

— L'O0 !

Le marquis blêmit.

— On est en train de me dérober mon train !

Tandis qu'ils tentaient de défoncer l'entrée, d'autres cherchaient une issue alternative. Pendant ce temps, le centre de contrôle de M20 fut contacté afin de prendre le contrôle du train à distance.

— Bien reçu, répondit le contrôleur.

Il tenta la manœuvre.

Elle échoua.

— La prise de contrôle à distance a échoué. Les intrus ont dû neutraliser notre accès.

— Qui sont les intrus ? demanda le superviseur.

— D'après les caméras... Ida Nodgeas. Un individu masqué. Et... le marquis Panzel ?

— Nouvelle information, intervint un autre contrôleur. Il s'agirait d'un imposteur se faisant passer pour le Marquis.

— Bien, dit le superviseur. Verrouillez tous les accès et tous les itinéraires — ils n'iront pas bien loin, de toute façon. Préparez également les drones.

5. L'Effondrement

Entre-temps, l'O0 sortit du grand hangar, pulvérisant les portails grâce à ses tourelles.

— Arrête le train ! cria Ida. Tu vas nous condamner !

— Dès l'instant où tu as mis le pied dans ce train, répondit Stef, tu l'étais déjà.

Il tourna la tête vers Ida.

— Si l'on s'arrête ici, ils te décapiteront. Te réserveront le même sort que ta sœur. Ou pire encore.

Le terminal d'Ida vibra soudain.

Un message de Sem : « Dépêche-toi, on t'attend. »

Alors qu'il voulut répondre—

— Si tu continues de regarder en arrière, tu ne pourras pas avancer. Nous sommes dans un point de non-retour. Tu ne reverras plus jamais tes amis. Mets-toi bien ça en tête, si tu veux survivre hors des murs.

— TOUT ÇA, C'EST DE TA FAUTE !

— Tu as fait ton choix, Ida.

Stef marqua une pause.

— Enfin... je t'y ai un peu forcé, ajouta-t-il, presque inaudible.

Comme le train traversait la ville, des drones apparurent, survolant leur trajectoire. Mais les canons de l'O0 se mirent aussitôt à les abattre.

— Les drones ont été détruits, rapporta le contrôleur.

— Ils savent donc s'en servir, remarqua le superviseur. Ces gens ont une connaissance approfondie de l'O0. Très bien. Demandez l'autorisation de riposter.

— Bien reçu.

Quelques appels plus tard.

— Autorisation confirmée : les stopper, sans rendre le train irréparable.

— C'est facile à dire qu'à faire, grommela le superviseur. Déployez le modèle 300. Drones chasseurs.

— Bien reçu.

Alors qu'il s'apprêtait à lancer le déploiement, une alerte retentit.

— Que se passe-t-il ?

— Une bombe... Une bombe vient d'être signalée. Au cœur de la tour centrale.

— Quoi ?!

Stef sortit un détonateur.

Il appuya dessus.

Au cœur de la grande tour centrale de M20, une explosion retentit.

Elle fut si violente que l'onde de choc se fit ressentir dans toute la cité. La tour s'effondra sur elle-même, dans un grondement sourd.

Ida, le visage collé au hublot, regarda la scène.

— Non...

— Cette forteresse... commença Stef.

Un silence.

— Non. Cette colonie...

Un autre silence.

— ...avait besoin de changement.

— Mais qu'est-ce que tu as fait !

— T'inquiète pas. Ce ne sont que quelques dommages collatéraux.

Soudain, le ciel se mit à se désintégrer, révélant, derrière lui, un ciel bien moins lumineux — et infiniment plus haut que celui qu'ils avaient toujours connu.

— Non..., murmura le marquis Panzel, figé, le regard levé vers le ciel qui se déchirait.

À la chapelle, la détonation résonna la première.

BOOM

L'onde de choc les fit tous tomber au sol.

— Merde... c'est quoi, ça ?! hurla Sem.

Tous les regards se tournèrent vers la tour centrale, qui commençait à s'effondrer.

— Ida..., souffla Valérie.

Puis le ciel, à son tour, se mit à disparaître.

— Qu'est-ce qui se passe..., balbutia Edd.

Subitement, Valérie porta les mains à sa tête.

Elle se mit à crier — un cri déchirant, comme si une douleur immense la traversait de part en part.

— ARRÊTEZ ! TAISEZ-VOUS ! LAISSEZ-MOI TRANQUILLE !

Feri se précipita vers elle.

Il se figea net.

Puis, lui aussi, se mit à hurler — comme s'il criait sur quelqu'un. Quelqu'un que lui seul pouvait voir.

— T'ES QUI ?! LAISSE-MOI TRANQUILLE ! FERME-LA !

6. La Grande Porte Est

L'O0 pulvérisa, l'une après l'autre, les barricades dressées sur sa route, grâce à ses tourelles.

Mais il restait encore la Grande Porte Est.

Ce portail-là, les tourelles du train ne pouvaient pas le détruire.

— Arrête le train ! cria Ida. C'est une impasse ! Tu vas nous tuer !

— Détends-toi, Ida. J'ai toujours un coup d'avance.

Stef le dit avec une assurance totale — et enfonça les gaz.

Le train accéléra encore.

— T'es un malade ! Un fou !

— Crois-moi... tu n'as encore rien vu de ma folie.

Alors que le train fonçait à une vitesse vertigineuse vers la Grande Porte, Ida se mit à hurler, et voulut s'emparer des commandes.

— Stooooooppp !

Stef l'en empêcha d'un bras.

— Regarde !

Ida regarda.

La Grande Porte se mit à fondre. Des flammes turquoise en jaillirent, dévorant peu à peu le métal du grand portail.

— Comment...

— HAHAHA ! Tu vois !

L'O0 franchit la Grande Porte, achevant de défoncer ce qu'il en restait.

Ida sortit la tête pour regarder en arrière.

Il vit la grande cité lumineuse, cernée de son mur de métal géant, hérissée de canons démesurés. En son centre, un panache de fumée montait encore. Peu à peu, les lumières de la ville se mirent à clignoter — puis à s'éteindre, une par une.

De l'autre côté, un coucher de soleil.

— On l'a fait, dit Stef.

Ida rentra la tête, et s'écroula au sol du wagon.

— J'arrive pas à y croire.

— Pourtant, c'est bien réel.

Ida leva vers lui un regard noir.

— Tu me remercieras plus tard, dit Stef. Crois-moi.

Le train fonça droit dans la forêt sombre.