Chapitre 7 — Le Regard Vide
1. Sous Escorte
Le soleil était encore visible, bas sur l'horizon oriental.
Ida ouvrit les yeux.
Il regarda autour de lui. Tout semblait irréel.
Il était à l'extérieur de M20.
Mais on ne distinguait presque rien à travers les hublots du train. Il observa : le convoi se trouvait dans un tunnel, vieux, à l'abandon — quand la voix de Stef s'éleva derrière lui.
— Tu n'as pas l'air dans ton assiette.
Il le dit avec ce même visage. Plein de malice. Ce même sourire.
— ...
— C'est évident, pourtant, finit par répondre Ida.
— Je comprends. Mais tu me remercieras plus tard, je te l'assure.
Stef marqua une pause.
— Pour l'instant, on va rester cachés ici.
Il se dirigea vers la sortie.
— Ne sors sous aucun prétexte.
— Pourquoi ?
— Je ne peux pas encore t'expliquer. Pas pour l'instant. Reste ici.
Il se tourna.
— Eucate.
— Oui.
Ida sursauta.
Il n'avait même pas remarqué sa présence.
— Assure-toi que notre cher ami ne tente pas de sortir.
— Bien reçu.
— Et prends soin de lui. Je serai de retour plus tard.
Stef sortit, et referma derrière lui.
Ida regarda la porte un instant. Puis se tourna vers Eucate.
Elle le fixait. Sans relâche. Sans un battement de cils.
— Bien, ok... euh—
Eucate se retourna soudainement, et s'éloigna.
2. Le Repas
Plusieurs minutes plus tard, alors qu'Ida était allongé, contemplant le plafond du train, Eucate vint déposer, sans un mot, un plat à son chevet.
L'odeur envahit aussitôt l'habitacle.
Ida se redressa. Observa Eucate, qui le regardait, fixement.
— C'est pour moi ?
— Affirmatif.
Ida regarda l'assiette.
Une seule portion.
— Et la tienne ?
Eucate ne répondit pas.
Toujours méfiant, Ida saisit une cuillère. Fixa la nourriture.
— Je ne vous fais pas confiance. Qu'est-ce qui prouve que ce repas ne contient rien de nuisible ?
— Si notre intention avait été de vous nuire, l'occasion se serait présentée à de nombreuses reprises.
— Peu importe. Goûte d'abord. Avant que je mange.
Eucate prit une cuillère. Prit une bouchée.
— Cela vous convient-il, à présent ?
Dans l'étonnement, Ida répondit :
— Je crois...
Il se mit à manger. Avec méfiance.
Mais il s'arrêta à la moitié de l'assiette.
Eucate le fixait toujours. Sans bouger.
— Tu vas continuer de me fixer ainsi encore longtemps ? C'est... troublant.
— ...
Dérangé, Ida finit par reposer l'assiette.
— J'ai plus envie de manger.
Il s'allongea.
Mais il sentait toujours, sur lui, le regard perçant d'Eucate.
3. L'Affrontement
Après de longues heures d'attente, sans la moindre nouvelle de Stef, la patience d'Ida atteignit son point de rupture.
— On va rester encore combien de temps ici ?
— Jusqu'au retour de Monsieur.
— « Monsieur » ? Quelle drôle de façon de parler.
Il marqua une pause.
— Et il revient quand ?
— Information non disponible.
— T'es sérieuse ?
— ...
Toujours en la fixant, Ida reprit, la voix tendue :
— Il est parti, et m'a laissé avec une femme bizarre. Franchement, je te trouve pas nette. T'es qui, au juste ? Non — t'es quoi ? Depuis des heures tu me fixes. Sans bouger. Sans parler. Sans même cligner des yeux. Ton regard est aussi vide qu'un objet. Tu es effrayante.
— ...
Ida marmonna.
— De toute façon, c'est pas comme si elle allait répondre.
Il se leva.
— Je vais prendre l'air.
— Sortie non autorisée sans validation de Monsieur.
— Je vais juste prendre l'air. C'est étouffant, de rester enfermé.
— Il vous a formellement interdit de sortir.
— Et qui va m'en empêcher ? Toi ?
— Veuillez renoncer à toute tentative de sortie.
— Je n'obéis pas à des inconnues.
Ida se dirigea vers la porte. Il tendit la main vers la poignée.
Eucate lui saisit le poignet.
— Monsieur a ordonné que vous restiez, impérativement, à l'intérieur.
— Retire ta main.
— ...
— Il y a un truc que tu ignores : je n'ai aucun mal à être brutal, quand il le faut. Homme ou femme, je ne fais pas de différence. Retire ta main, si tu ne veux pas le regretter.
— ...
— Tu l'auras voulu.
Ida voulut la repousser en arrière.
Mais soudain, l'environnement se mit à tourner autour de lui.
Quelque chose heurta son dos. Puis sa tête.
Sous la douleur, il leva les yeux et vit Eucate, qui semblait, d'un coup, plus grande. Qui le fixait toujours.
Il était au sol.
Sous l'effet de la colère, Ida se releva d'un bond.
Et soudain, un souvenir d'enfance lui revint.
Il avait voulu se battre contre une fille qui le provoquait, mais Karibudi était intervenue, et l'avait arrêté.
— On ne frappe pas une fille, avait-elle dit.
— Laisse-moi !
— Non ! On ne frappe pas une fille. Mon père m'a dit que c'est un signe de lâcheté, de s'en prendre à plus faible que soi.
Ida avait retenu ses poings.
— « S'en prendre à plus faible que soi », hein..., marmonna Ida.
Il ricana.
— Toi, t'es clairement pas normale.
Il se mit en position de combat.
— Je me fiche que tu sois une femme. Tu viens de prouver que tu pouvais être forte.
Il tenta quelques coups légers.
Eucate dévia chacun d'entre eux, et lui rendit un coup de pied au ventre qui l'envoya voler en arrière.
Ida se releva aussitôt. Fonça vers elle. Cette fois, bien décidé à se battre pour de vrai.
Il tenta, à maintes reprises, de la toucher.
Aucun de ses coups n'atteignit sa cible.
Alors, dans un dernier élan de désespoir, il l'empoigna de tout son corps, voulant la soulever pour la plaquer au sol.
Une image lui traversa l'esprit.
C'était comme essayer de soulever un poteau ancré dans le béton.
Eucate lui asséna un coup dans le dos, qui le fit tomber.
Il leva les yeux vers elle.
Et elle lui décocha un coup, en plein visage.