Chapitre 5 — Le Pouvoir des Dieux
1. La Muraille de Neferliy
Quatorze ans plus tard.
À la frontière entre les royaumes de Neferliy et de Melthrite, des milliers d'hommes de Melthrite se tenaient immobiles, au loin, face à la grande muraille séparant les deux royaumes.
Une muraille si haute, si massive, que personne, jusque-là, n'avait cru pouvoir la détruire.
Sur son sommet, les soldats de Neferliy observaient, moqueurs.
— Regardez-les. Rien que des idiots. Ils pensent vraiment pouvoir franchir ce mur ?
— Et même s'ils y parvenaient, Neferliy possède l'armée la plus puissante de Tare. Nous les massacrerions.
Ils parlaient avec assurance.
Derrière les rangs de Melthrite, quelque chose apparut.
Quelque chose que personne, jusqu'alors, n'aurait cru voir. Ni même imaginer.
Des centaines, des milliers de créatures étranges, faites de métal, avançaient en rangs serrés.
— Qu'est-ce que c'est !? cria un soldat neferlien.
Puis, soudain, les rangs de l'armée de Melthrite se fendirent en deux, laissant passer trois silhouettes.
L'une, ressemblant à un chevalier, une cape flottant au vent, au centre.
L'autre, à droite, semblable à un aventurier.
La dernière, à gauche, comme une simple civile.
Ils marchèrent au milieu de tous, vers le mur.
Les deux s'arrêtèrent, laissant le chevalier avancer seul.
Les soldats, sur les remparts, observaient, perplexes. Que comptait-il bien faire, seul, face à un tel mur ?
Le chevalier s'arrêta à une centaine de mètres.
Il tira son épée.
Marqua une pause.
Puis, soudain — une détonation. Deux. Trois. Quatre.
Une énergie se mit à émaner de lui.
Et, d'un coup, il porta un unique coup d'estoc, en direction de la muraille.
Une déferlante de puissance pure jaillit — une lumière si intense qu'elle aveugla tout le monde, jusqu'aux rangs les plus reculés.
Quand la vue revint...
Le mur n'existait plus.
Et ce n'était pas tout.
Comme si le mur seul n'avait pas suffi à ralentir l'énergie, celle-ci avait continué sa course — en ligne droite, à travers la ville qui s'étendait derrière, dévastant tout sur son passage.
Le trou faisait plus de deux cents mètres de diamètre.
Les soldats de Melthrite se mirent à frapper le sol du pied, en scandant, à l'unisson :
— HOU. HOU. HOU...
Le chevalier rengaina son épée, et repartit, suivi de ses deux compagnons.
Le général de l'armée de Melthrite hurla :
— Envoyez les automates ! Je ne veux voir aucun survivant !
Les créatures métalliques s'ébranlèrent, et entrèrent dans la ville.
On entendit bientôt des cris.
Des pleurs.
Puis le général hurla de nouveau :
— À LA GLOIRE DES DIEUX !
— À LA GLOIRE DES DIEUX ! reprirent les soldats en chœur.
Ils s'avancèrent à travers la brèche.
La première ville de Neferliy venait de tomber entre les mains de l'armée de Melthrite.
2. Le Conseil de Guerre
Quelques jours plus tard, un messager arriva dans la ville de Serie — une cité du royaume d'Agod, du côté ouest, non loin des frontières.
Il entra dans une tente où un débat animé opposait ce qui ressemblait à un conseil de généraux, et se dirigea vers celui qui semblait le plus haut gradé.
— Me voici devant vous, seigneur Maghar. Voici un message que l'on m'a chargé de vous délivrer, en urgence.
Il tendit la lettre.
Le seigneur Maghar la prit, et commença sa lecture.
Tout le monde se tut. Tous observaient.
Après un instant, il baissa la lettre, et regarda les généraux présents.
— Mes chers confrères... j'ai le regret de vous annoncer une terrible nouvelle. Il semblerait que les murs de Neferliy soient tombés, face aux Melthrites.
Tous se mirent à parler en même temps.
— Impossible !
— Ce mur était la défense la plus solide qu'il existât dans ce monde !
— S'ils ont fait tomber ce mur... qu'adviendra-t-il de nous ?
— Cette nouvelle est-elle seulement vérifiée ?
Le brouhaha enfla.
Puis Maghar reprit la parole.
— Silence !
— Ce n'est pas en paniquant de la sorte que nous survivrons.
— La chute du mur de Neferliy n'a rien d'anodin, intervint le général Kafka. Vous l'avez vu vous-même, tout comme certains d'entre nous. Qu'est-ce qui aurait bien pu faire tomber un mur aussi haut qu'un château ?
— Je l'ignore, répondit Maghar. C'est en effet inquiétant, d'apprendre une telle chose. Après treize années de guerre sans relâche, Eliresy a fini par abandonner — mais jamais je n'aurais cru que Melthrite pousserait si loin, jusqu'à un tel exploit. S'ils sont assez confiants pour s'attaquer à une puissance comme Neferliy, et pour en abattre le mur... il y a de quoi s'inquiéter. Surtout que nous ignorons comment ils s'y sont pris.
— Et si la théorie de leurs dieux était vraie ? suggéra le général Iberni.
— Comment pouvez-vous seulement envisager une chose pareille ? répliqua Kafka. Les dieux n'existent pas.
Un débat éclata, à la suite de cette phrase.
Dans un coin de la tente se tenait un jeune homme, l'air pensif.
Perdu dans ses pensées, il prononça, sans s'en rendre compte :
— Je crois bien que c'est possible...
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Il releva les yeux, et comprit qu'il avait parlé à voix haute.
— Ne me dites pas que vous aussi, vous croyez à cela, commandant Azurus, lança Kafka.
— Les dieux existent, répondit Azurus. Mais ils ne le sont pas vraiment.
— Vous avez fini de débiter des inepties ?
— Laissez-le parler, général Kafka, intervint Maghar. Vous connaissez, aussi bien que moi, les exploits de notre confrère ici présent — ainsi que sa réputation. Pourquoi ne pas l'écouter jusqu'au bout ? Développez, sir Azurus.
— Merci, mon seigneur.
Azurus prit une inspiration.
— Je suis originaire du royaume de Reflhiem, aujourd'hui entièrement assiégé par les Melthrites. Leur invasion a débuté dans la ville de Tora, où je résidais. J'ai bien failli y mourir. Mais j'ai été sauvé par des personnes hors du commun — ce sont elles qui m'ont conduit jusqu'ici.
Il prit une profonde inspiration, et poursuivit.
— Ces personnes possèdent des capacités hors du commun. Des capacités que l'on pourrait qualifier... de pouvoir des dieux.
— Et où sont-elles, ces personnes ? demanda Kafka.
— L'une d'elles réside au camp du miracle — ce camp où tous nos soldats sont guéris, comme par miracle. Et l'autre... à quelques pas d'ici à peine. Dans cette ville.
— Vous dites la vérité, sir Azurus ? demanda Maghar.
— Je n'oserais jamais mentir, dans une situation pareille.
Tous les généraux se tournèrent vers Maghar, attendant sa décision.
— Je ne dis pas que je vous fais pas confiance. Mais cette histoire est difficile à croire. Alors, commandant Azurus : j'aimerais que vous rameniez ici cette personne qui vit dans cette ville. Si elle prouve qu'elle possède un pouvoir des dieux, j'enverrai des hommes au camp du miracle — vous y compris — chercher l'autre. Mais je ne vous donne que deux jours pour la ramener. Le temps nous est compté. Nous devons faire notre rapport à Sa Majesté au plus vite.
— Je comprends, mon seigneur. Entièrement.
3. Deux Jours
Après la réunion, tandis que chacun quittait la tente, Kafka suivit Azurus, qui partait avec cinq de ses hommes chercher des chevaux.
— Je viens avec vous, commandant Azurus.
— Vous en êtes certain ?
— Je veux voir cette personne dont vous parlez, avant tout le monde. Voir de quoi elle est capable, avant tout le monde. Je veux avoir ce privilège — démêler le vrai du faux, dans vos dires.
Puis il remarqua un détail étrange.
Azurus n'avait pas son épée sur lui.
— Où est donc votre épée, commandant Azurus ? Un soldat ne marche pas sans son arme.
— Croyez-moi. Vous ne voulez pas avoir votre lame sur vous, face à cet homme.
— Encore des inepties.
Ils montèrent à cheval, et partirent.
4. Le Camp du Miracle
Entre-temps, près du front — au camp du miracle.
On y amenait des centaines de soldats blessés, sous une grande tente.
— Placez-le là-bas ! Ne le secouez pas !
Un soldat criait de douleur. Il lui manquait une jambe.
— Sommes-nous sûrs que le miracle se produira encore, aujourd'hui ? demanda une assistante.
— Je l'espère, répondit le médecin-chef. Faites venir les prêtres. Qu'ils prient pour eux.
Les prêtres arrivèrent, répandirent de l'eau bénite dans la tente, et se mirent à prier pour les blessés.
Quand, soudain, une lumière jaillit.
Vive.
Dorée.
En quelques instants, tous furent guéris.
— Je n'arrive pas à croire, murmura le médecin-chef, que je délègue mon rôle... à une divinité que je ne connais même pas.
Au loin du camp du miracle, des troupes armées de Melthrite s'approchaient. Lentement.